Je vous connais surtout par un tableau vu chez Didier Devillez, et devant lequel j'ai éprouvé une très forte émotion de pensée. Oui, inoubliable. C'est un des objets de méditation les plus forts que j'ai rencontré. Je me demande comment l'émotion peut irriguer sans cesse un ajustement si rigoureux ? Au fond, que sont pour vous les couleurs ? Ce disant, je regarde un rose placé au-dessus de deux rouges dont je ne connais pas les noms, et je me dis que le vocabulaire est singulièrement pauvre dès qu’il s’agit d’aborder les nuances, les vibrations, bref le plus intime de la relation. Avec quoi posez-vous la couleur ? Un tout petit couteau… Le problème avec la pensée peinte, c’est qu’elle est présence dans la pensée plus que formulation. Une pensée formulée dans sa présence appelle chez le spectateur une plénitude parce qu’il est devant l’inépuisable. Il est étrange que les « conceptuels » produisent l’inverse : des petits trucs épuisés par leur compréhension. Vos tableaux déclenchent un flux, et non pas un savoir. Et ce flux équilibre heureusement le spectateur dans le courant de son regard. Ne valorisez pas l’écrit, le livre : ils sont impuissants à créer le face à face et le courant… Je devine que l'effet de la peinture est global, bien qu’on y entre par l’attention à telle ou telle couleur, mais je ne peux rien dire de ce « global », sans doute parce que l'exprimer suppose d'abord une longue fréquentation. Que représente pareille peinture dans la méditation ? Est-ce qu'elle alimente le flux en l'intensifiant ou bien est-ce qu'elle le porte ? Si elle l'intensifie, cela expliquerait l'éjection par excès … Tout est donc calculé par vous : les rapports, les surfaces, les proportions, les imbrications, mais dans quel état le faisant ? Je veux dire : est-ce froidement ? Ceci n'est pas un miroir d'émotion. L’est-ce de pensée ? Tout s'apaise devant l'une de ces peintures. Je n'ai pas assez de pratique pour savoir si c'est de la même façon… Et si la qualité d'harmonisation est à chaque fois identique. Pas de savoir, l'abandon. Et qui suffit. Merci de cette présence au milieu du halo qui vient, qui se fait, puis se défait. Au fond, il faudrait tenir un journal qui dirait, jour après jour, la rencontre de vos toiles (ou d’une) et qui épuiserait la répétition pour dire – quoi ? Le pur mouvement peut-être. Vous parlez d’une « quarantaine de peintures » sur vos murs. Je comprends la nécessité d’atteindre pour chacune l’état d’ « implacabilité », mais comment dire cet état ? son évidence ? Devant vos peintures, je voudrais être celui qui regarde, passe, revient, change par elles et constate cette transmutation sans pouvoir en saisir le trajet. Le foyer est là, dans le jointoiement de leurs couleurs – de la surface de leurs couleurs – mais elles ne cessent de le renvoyer dans celui qui les regarde. L'espace en est tout mouvementé, puis il s'arrête, et le temps aussi, car il a été précipité dans la relation. Je suis retourné à Bruxelles au jour dit, mais avec un tel programme que ma journée s'est évaporée. Le soir, marchant vers le quartier de la Grand Place, je me suis arrêté devant une vitrine, longuement, parce qu'il y avait là, debout, – oui, debout – un de vos grands tableaux. Je n'ai plus vu que lui, passé dans ma tête. Je ne sais pas si vous réinventez la peinture, mais sa nécessité certainement. J'aimerais assez être le scribe d'un peintre. Surtout d'un peintre qui me donne à penser l'impuissance de l'écriture. Je sais que l'on peut s'asseoir devant l'une de vos toiles et partir dans sa vue jusqu'à s'y oublier. J'aime le silence que provoque la peinture, puis l'instant où il défaille dans la rumeur de la parole. Mais on peut faire taire cette rumeur. Il est presque impossible d'exprimer une sensation parce qu'elle est sa propre expression et qu'on n'en parle ensuite que par écho. L'action d'une toile est d'autant plus complexe qu'elle déclenche toute une série de sensations, qui s'harmonisent; on n'en parle qu'en les réduisant, sauf à se laisser aller peut-être dans une circonstance exceptionnelle de confiance et de liberté. Hormis la méditation, je ne sais quelle attitude autre que le silence peut accompagner votre peinture. Peut-être un journal ? Mais je redoute les interférences. Ce qui m'a beaucoup occupé ces dernières années, c'est d'essayer d'exprimer l'effet matériel qui survient à l'intérieur du regard au contact de la surface peinte. Si j'osais, je parlerais d'un phénomène de transsubstantiation entre le regard qui ranime et la peinture qui émet. Mais j'avance dans cet air-là en redoutant fantasmes et fantômes. Il faudrait être vous pour sentir comment s'organise le rapport des couleurs par voisinage, dimensions, « pensivité ». Le spectateur ne peut arrêter le flux : l'empilement de ses effets. Alors il titube au milieu ou bien se contente de jouir des variations du toucher mental dans un silence qui n'en est pas un. Comment nommer la qualité de ce qui s'appuie sur le silence pour parler ? La scansion colorée manque de mots. Sans doute parce que le travail depuis Diderot a été moral, psychologique, etc. au lieu d'être « intérieur ». Et l'intériorité aujourd'hui est bannie par tout l’art officiel. Tout est à inventer devant vous pour que l'espace ne soit qu'espace d'apparition. Oui, ne compte que le mouvement de votre (de notre) nécessité, celle qui fait monter dans votre main la tête et le cœur. J'ai toujours regardé dans la surface de vos peintures la chose invisible et cependant visible, qui est le dépôt vivant – faut-il dire de votre vie ? Sans doute puisque ce mot contient la pensée sensible et l'émotion réfléchie. Vous pouvez bien sûr publier ces divers fragments s'ils vous paraissent justes : j'en serai heureux. Mais dites-moi où en est votre travail ? Bernard Noël
Couleurs au carré Il en va aujourd’hui de Georges Meurant comme
hier de Georges Seurat. Le pointilliste était venu progressivement
à la couleur. Méthodiquement, pas à pas, avec, pour
en enrichir l’étude, l’observation mais aussi la lecture,
la musique, la curiosité. Chaque œuvre relevait d’une
conquête et d’un émerveillement. Guy Gilsoul Voilà vingt ans à peu près que
Georges Meurant a abandonné la représentation de la nature
au bénéfice d’une prise en charge du tableau comme
entité dynamique et émotionnelle. Petites ou grandes, ses
huiles sur bois déclinent des espaces de couleurs, carrés
ou rectangles juxtaposés en une suite continue de sensations jumelées
les unes aux autres. Roger-Pierre Turine L’Œuvre active Meurant met en œuvre les contrastes des couleurs, (contrastes de
teinte, de saturation, de valeur), la surface des formes, leur orientation
verticale ou horizontale et le traitement du contour, qui autorise ou
exclut les continuités. Il ne table ainsi que sur des facteurs
de prégnance. Ses couleurs sont planes, ce qui leur permet de se
séparer ou de se grouper librement. Jean Guiraud, 2003 Dès que je ne pense plus, je pose la couleur vive. Je m’en tiens aux rectangles contigus en grille droite inégale. Je joue d’oppositions et d’affinités aussi variées que possible dans un rapport d’ordres et de désordres relatifs. Un signal attire l’œil, une configuration se détache un moment. Bientôt d’autres combinaisons la supplantent, puis d’autres, indéfiniment. Plus j’agis vite, plus s’enchaînent les apparitions et les disparitions. Une houle de sensations fait et défait l’étendue. Je prends du recul. Je corrige des écarts pour amplifier la fonction qui s’effectue, contraignante tant que dure l’attention. Sa dynamique est active sous n’importe quelle lumière. Qui la regarde s’y voit vivant. L’émergence renouvelée suffit à abolir l’inertie de la matière actée. La permutation se perpétue au cœur d’une faille auto-entretenue. Je me reconnais dans ce dépassement sans transcendance. Son chant ne suggère rien. Aucune réminiscence ne le hante. Georges Meurant (janvier 2006) |