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« Au mois d’octobre 2016, François de Coninck vint d’Anvers m’apporter une petite boîte cartonnée qui contenait huit 'effacements'. L’artiste appelait ainsi d’étranges corrosions : des petits bouts de papier si fragiles, rongés, extrêmement minces, de qualité médiocre, élimés, dépéris, parfois troués. Pauvres feuilles d’automne, chacune légère comme une plume, qu’on soulevait avec hésitation de crainte de les casser ou de les froisser. Petite pages pelliculées et douces comme des vieux billets de banque usagés. Veloutées comme les ailes poudrées des papillons. Il s’agissait de scènes sexuelles arrachées au très mauvais papier des revues pornographiques qui avaient été visiblement plongées dans un violent acide. Je les examinais avec attention. L’esprit se mettait aussitôt en chasse de la scène qui avait été éloignée dans l’ombre teinte. On inventait presque la scène dissoute dans le solvant. On recherchait l’étreinte mystérieuse. Parfois les corps s’emboîtaient. Parfois c’étaient des morceaux de bras, des béances de bouche, des buissons, des toisons, des sexes évasés ou violemment arqués. Je m’appliquais. J’admirais. Enfin je contemplais en silence. Il me semblait que par la corrosion l’art de François de Coninck avait trouvé une formulation toute neuve, modeste, bouleversante, minimale, efficace, au fantasme qui me portait depuis plus de vingt années. » 

Pascal Quignard, 
Angoisse et beauté, Le Seuil, 2018.